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Désobéissance civile : Thoreau n’est pas la caution de l’écologie radicale mais l’horizon d’une écologie libérale






« Lisez les meilleurs livres, de peur de les lire jamais ».

Cet aphorisme de Henri-David Thoreau, philosophe et naturaliste américain du XIXe siècle pourrait s’appliquer à l’un de ses plus fameux textes posthumes, La désobéissance civile.

Ce mercredi, un décret de dissolution des Soulèvements de la Terre, collectif écologiste revendiquant la désobéissance civile, sera présenté en Conseil des ministres. Une décision en forme d’énième épisode d’un feuilleton qui s’écrit au fil des outrances du ministère de l’Intérieur d’un côté, et des militants écologistes radicaux de l’autre. Pour le premier, la désobéissance civile est le nouvel épouvantail des violences collectives et de l’« écoterrorisme » que l’on agite pour rassurer une droite en panique morale, pour les seconds, elle est le totem d’immunité d’agissements violents que l’on brandit pour radicaliser une extrême gauche en état de panne politique.

Deux acceptations aussi erronées et dangereuses l’une que l’autre pour l’État de droit comme pour l’écologie politique. Deux acceptions qui n’ont guère de lien avec la désobéissance civile, telle que pensée par Thoreau. Démonstration.

 

La désobéissance civile selon Thoreau : une notion déformée par l’État et les militants radicaux


Commençons par dire qui était réellement Thoreau, ce libertarien qui adorait la nature autant qu’il détestait l’État, qui louait la conscience et la liberté individuelles autant qu’il dénonçait les politiques injustes et les majorités complices.

Les deux années qu’il passa seul dans une cabane au bord d’un étang du Massachusetts donnèrent lieu à l’un des manifestes écologistes les plus lus au monde : Walden ou la vie dans les bois. Les six années où il refusa de payer l’impôt à un État soutenant l’esclavage et une guerre coloniale inspirèrent quant à elles son ouvrage posthume, La désobéissance civile qu’incarnèrent un Martin Luther King ou un Gandhi, deux autres figures de la résistance non-violente, deux autres grands croyants comme lui, ce protestant contradictoire qui détestait l’église mais parlait de la Nature, de l’Homme et de la liberté avec des accents christiques.

Je suis toujours dubitative lorsque j’entends une partie de la gauche radicale et écologiste se réclamer de la désobéissance civile et avec elle de l’héritage de Thoreau :

Rien de commun en effet entre Thoreau, ce libertarien, farouchement anti-étatiste, et l’obsession étatiste de la gauche radicale française :

J’accepte de tout cœur la devise suivante : le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins.

Ainsi commence le texte de La désobéissance civile qui dit d’emblée où se situe Thoreau : dans la plus parfaite tradition libérale, ce descendant de Français venus de Guernesey, pose le primat de l’individu et des libertés individuelles (de conscience, de propriété, d’expression, de circulation notamment) sur l’ingérence et la raison de l’état. « Je pense que nous devons d’abord être des hommes, et des sujets ensuite » affirme-t-il pour enfoncer le clou de l’individualisme. Un individualisme que l’extrême gauche (comme l’extrême droite) française rejette avec la même virulence non documentée que le libéralisme.

Jamais Thoreau n’appellera à la mobilisation et au coup de force collectif.

Au contraire, pour lu, réformer la société et contester le gouvernement s’appuient toujours sur l’exemple individuel donné, faisant appel, non à la révolte collective et au chaos général, mais au désir individuel de perfectionnement et de conformité à l’ordre naturel.


« Tout homme plus juste que ses prochains forme déjà cette majorité d’une personne » écrit-il défendant la valeur de chaque acte exemplaire pour convaincre le gouvernement de revoir ses positions injustes :


« Je ne cherche pas à me quereller avec aucun homme ni aucune nation […] je cherche plutôt un prétexte pour me conformer aux lois du pays et je ne suis que trop prêt à m’y conformer […] chaque année, au retour du percepteur je me trouve disposé à considérer les actes du gouvernement de l’Union et ceux des États, ainsi que l’esprit du peuple, pour y découvrir un motif de m’y conformer. Je crois que l’État sera bientôt à même de me débarrasser de cette tâche et je cesserai d’être alors un meilleur patriote que mes citoyens. Notre Constitution, malgré tous ses défauts est très bonne, notre droit, nos cours de justice fort respectables ».


Thoreau ne passa qu’une nuit en prison pour avoir refusé de payer l’impôt. Jamais il n’utilisa ni n’invita à utiliser d’autres moyens, y compris violents.

Et malgré toute sa détestation des politiciens et de l’État, il respectait ce dernier et surtout, surtout, respectait son voisin :

« Je n’ai jamais refusé de payer l’impôt sur les routes parce que je suis aussi soucieux de me montrer bon voisin que d’être un mauvais administré ».

Son souci de l’autre et des libertés individuelles distingue ainsi radicalement Thoreau de toutes les actions contemporaines portant atteinte à la libre circulation ou la propriété individuelle.


Rien de commun non plus entre Thoreau, ce défenseur des vertus du travail manuel et de l’élévation spirituelle et le matérialisme anticapitaliste de la gauche radicale. Thoreau, grand contemplatif, aimait passionnément travailler le bois et se livrer à des calculs mathématiques. Après des études courtes, ce fils d’un fabriquant de crayons rejoint l’entreprise et met toute son énergie à inventer un nouveau prototype. Cependant, c’est la profession d’arpenteur qui occupa ce « célibataire de la nature et de la pensée » selon les mots d’Emerson.


Pour Thoreau, le travail était comme la nature, aussi tangible que spirituel, aussi nécessaire que respectable, bien loin d’un quelconque droit à la paresse version EELV. Thoreau fut aussi un défenseur du libre-échange, se battant contre les droits de douane qui bridaient les échanges et la circulation tout en dénonçant le commerce triangulaire, qui pour lui ne relève plus de l’économie mais de la justice et des droits naturels de l’Homme. Et parce qu’il vivait sobrement, estimant que l’on est riche de ce que l’on abandonne, on en fit l’apôtre de la sobriété heureuse, oubliant que dans son cas la sobriété n’était en rien une contestation du capitalisme ou de l’entreprise, encore moins une théorisation de la décroissance économique.


Le secret du bonheur de Thoreau fut toujours dans la liberté individuelle radicale, dans la croissance spirituelle que procurent la connexion à la Nature et le perfectionnement individuel. Rien à voir ici avec le matérialisme et le collectivisme autoritaire de la France Insoumise.


À vrai dire, ceux qui devraient se réclamer de Thoreau en France ne sont pas encore arrivés sur la scène politique française. Entre les écologistes radicaux anticapitalistes et décroissants et les écologistes tièdes capitalistes et technosolutionnistes, il existe une troisième voie, celle d’une écologie radicalement libérale à la manière de Thoreau. Une écologie qui tient ensemble le combat pour la liberté et la Planète, une écologie qui fait le pari des individus plutôt que de l’État, une écologie qui libère les personnes et dérange les conformismes plutôt qu’une écologie qui contrôle les individus et impose sa bien-pensance, une écologie attachée au libre-échange mais soucieuse de la justice des règles de l’échange, une écologie qui offre un nouveau récit spirituel et un horizon de croissance personnelle à chacun. Une écologie de libertés, en forme de supplément d’âme.

Voilà pourquoi, tandis que l’État comme les mouvement radicaux, chacun à leur façon et avec leurs outils, relativisent les libertés individuelles et sacrifient le projet écologique, il est plus que temps d’arpenter l’œuvre de Thoreau et d’ensauvager, enfin, les libéraux et tous les défenseurs des libertés de ce pays !

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