• Valerie Petit

La politique du chèque ou le triomphe de l’Etat biberon


Tribune parue dans l'Express le 5/7/2022

https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/valerie-petit-la-politique-du-cheque-ou-le-triomphe-de-l-etat-biberon_2176440.html

Chèque alimentaire, chèque énergie, chèque de rentrée scolaire, quel sera le prochain intitulé inscrit sur le talon du chéquier de l’Etat mais débité sur le compte des Français ?

A n’en pas douter, le projet de loi sur le pouvoir d’achat nous fournira de nouveaux exemples de la créativité Française en la matière accompagnés de nouvelles promesses, mains sur le cœur, d’en finir avec le quoiqu’il en coute et de poursuivre la baisse des impôts. Mais les Français savent-ils vraiment ce que leur coute de boire sans fin le lait de cet Etat biberon, qui tel un parent affolé par les cris de son nouveau-né, accoure lui donner son content ? Il ne s’agit pas ici de discourir sur les dangers de la dépense budgétaire compulsive et de la dette galopante. Il ne s’agit pas non plus de s’alarmer de l’addiction à la dépense d’un Etat-nounou pour reprendre l’expression de Mathieu Lainé, rendant le sevrage toujours plus douloureux et improbable. Il s’agit plutôt de mettre en garde les Français sur un cout caché inquiétant, celui de l’affaiblissement de la démocratie sociale et avec elle de leurs droits sociaux.


Car tandis que l’on signe les chèques pour « protéger » certains Français, où en sommes-nous des grands combats pour les droits sociaux de tous, de ceux qui font de nous une société de progrès et de libertés et fondent notre pacte social ? Où en sommes-nous de l’individualisation de l’Allocation Adulte Handicapé, refusée en 2021 par la majorité, puis promise en 2022 et dont on n’entend plus parler ? Où en sommes-nous de la privation les 18-25 ans de leurs droits sociaux, notamment le RSA ? Où en sommes-nous du revenu universel, ce droit à la dignité et à la subsistance que le gouvernement refuse de discuter tandis que le monde redécouvre les crises alimentaires et la faim ? Où en sommes-nous enfin de la réforme des retraites, qui comme les autres droits évoqués à l’instant est bien une conquête en termes de droits sociaux. Une conquête visant à individualiser et universaliser ceux-ci pour réaliser le grand projet républicain inscrit dans l’article premier de notre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, que « Les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».


La réponse bien sûr est, nulle part ! Et pour une raison simple : de telles réformes exigeraient pour réussir une transformation courageuse du Léviathan qu’est l’Etat Français, un choc de simplification et de bonne gestion socio-fiscales historique (et salutaire pour nos dépenses publiques) qu’aucune administration soucieuse de son pouvoir et qu’aucun gouvernement dépendant de sa courbe d’opinion, n’accepteraient spontanément. Et bien sûr, pour porter une telle ambition, qui fut aussi celle du CNR et de la création de la sécurité sociale en 1945, il nous faudrait bien plus qu’un simple acronyme.

C’est là, l’un des nombreux paradoxes de la Macronie : en 2017, Emmanuel Macron avait bâti son élection sur la promesse « révolutionnaire » de l’émancipation individuelle et sur des réformes fondées sur l’universalisation et l’individualisation des droits, notamment sociaux (formation, retraite, maternité, chômage, handicap etc.). Mais en 2022, jamais les Français n’ont été à ce point maintenus dans l’enfance par un Etat toujours plus paternaliste, distribuant volontiers de l’argent de poche mais distrayant chacun de ce qui précisément fait l’âge adulte en démocratie : l’exercice de leurs droits et avec eux, de celui de leur responsabilité individuelle. Une mécanique que Tocqueville décrivait parfaitement en 1840… : « L’Etat s'élève tel un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer notre jouissance et de veiller sur notre sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu'à nous fixer irrévocablement dans l’enfance. Tous les jours il nous rend moins utile et plus rare l'emploi de notre libre arbitre ; nous dérobe peu à peu jusqu'à l'usage de nous-mêmes ».


Cette relation entre l’approfondissement de l’emprise de l’Etat sur nos vies et le recul de notre capacité à défendre et faire valoir nos droits est au cœur de la thèse courageusement défendue par Laetitia Strauch Bonart dans son ouvrage « De la France » qui interroge les racines de notre soi-disant malheur Français. Selon l’essayiste libérale, l’Etat étend chaque jour un peu plus son empire sur nos vies à travers ses services publics et l’administration systématique de notre quotidien. Problème, non seulement, l’Etat ne fait pas montre d’une grande efficacité dans sa gestion desdits services publics, mais surtout, il le fait la plupart du temps seul, sans contrôle et sans évaluation réel des citoyens ou des partenaires sociaux, trop peu associés à l’action comme à la décision publiques. Dans le contexte de dépolitisation croissante des citoyens et de la faiblesse structurelle des partenaires sociaux, l’hubris administratif de l’Etat social se trouve ainsi déchainé et les chèques s’enchainent en forme de rémunération de l’apathie démocratique. Car pourquoi questionner et faire valoir ses droits, pour soi-même et pour les autres quand le chèque tombe à la fin du mois ? Pourquoi contester un Etat, certes un peu trop intrusif mais qui nous épargne les tracas du débat politique et de la responsabilité individuelle ? Un service en échange de servitude aurait peut-être ironisé Hayek qui démontra si bien l’appauvrissement démocratique des sociétés cédant au planisme.


Toute la faute n’en revient pas à l’exécutif, loin de là. Mais celui-ci porte une responsabilité particulière qu’il est encore temps d’assumer pour corriger la trajectoire et être au rendez-vous de la rénovation de notre modèle social. Cette responsabilité, ne consiste pas seulement à cesser les chèques en bois, il s’agit de ne plus céder à ce que ceux-ci révèlent : une forme de démagogie sociale qui serait à la démocratie sociale ce que le populisme est à la démocratie politique.


Face à un Etat social ivre de lui-même, un exécutif qui s’abandonne à la démagogie sociale, un peuple vagissant et des partenaires sociaux affaiblis, il est en effet plus que temps de poser la question de l’avenir de notre démocratie sociale. Et dans cette refondation, chacun a sa responsabilité : aux partenaires sociaux, notamment aux patronats et aux syndicats, il revient de faire leur aggiornamento et d’abandonner enfin le terrain du conflit politique et idéologique pour celui de la négociation et du service. A eux aussi d’oser prendre toute leur place dans le jeu, en mettant dans le débat public des propositions fortes comme la syndicalisation obligatoire ou l’ouverture du paritarisme à de nouveaux acteurs de la société civile. Aux politiques, notamment au gouvernement, il revient de cesser de nourrir l’hubris de l’Etat social, de proposer un récit social et démocratique ambitieux, fidèle au projet social, libéral et universaliste Français. A eux aussi, de réformer l’Etat et l’action publique par un quadruple choc de simplification, de décentralisation, de participation citoyenne et d’évaluation des politiques publiques.


Le 19 juin dernier, les Français ont envoyé à notre démocratie politique un message clair de rééquilibrage des pouvoirs en faveur de ceux qui les représentent, face à un pouvoir exécutif et un Etat par trop hégémoniques. C’est désormais à notre démocratie sociale de sortir de sa léthargie et de faire entendre sa voix. En refusant la politique du chèque, en revendiquant une politique ambitieuse des droits sociaux et des libertés économiques, en soutenant l’engagement social et la responsabilité individuelle et surtout en s’attaquant à ce mal Français d’un Etat aux airs de parent abusif, qui n’a jamais aussi mal tenu sa promesse d’émancipation.


Ne nous trompons pas, nous ne sortirons pas notre démocratie politique de la crise où elle se trouve, sans sauver aussi notre démocratie sociale. Dans les deux cas, il s’agit ni plus ni moins que de repenser les rapports entre l’Etat et la société. Et pour reprendre le mot de Valery Giscard d’Estaing dans Démocratie Française, de substituer à l’actuel folie administrative et l’infantilisation de la société, « un état rationnel et une société libre ».

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