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  • Valerie Petit

TRIBUNE : Nos Libertés auront-elles un candidat en 2022 ?


Erwan Le Noan, Consultant en stratégie

Valérie Petit, Députée du Nord


Tribune parue le 5 mai 2021 dans le Point


S’il était vivant, quel regard porterait Tocqueville sur notre société démocratique abimée par la crise de la COVID ? Le penseur de la démocratie et des libertés y verrait-il la réalisation du danger majeur qu’il pointait pour celle-ci, celui d’un lent renoncement des citoyens à leurs libertés, glissant lentement dans une « servitude, réglée, douce et paisible » d’un Etat qui, « étend ses bras sur la société toute entière », un Etat qui « ne brise pas les volontés mais les amollit, les plie et les dirige ; les force rarement d’agir, mais s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse » ? Près de deux siècles après sa publication, relire « La démocratie en Amérique » reste une respiration intellectuelle et une puissante grille d’analyse en forme de rappel salutaire.




Confrontée à une crise sanitaire, économique et sécuritaire dramatique, la France se laisse glisser sur sa « pente naturelle », celle d’un renforcement sans précédent du pouvoir Exécutif, de la centralisation des institutions et de la suradministration de la société, réduisant à peau de chagrin nos libertés. Une pente que nous ne sommes pas certains de pouvoir remonter pour renouer avec une démocratie de combat, dans un monde où celle-ci subit les assauts du populisme, de l’autoritarisme et du déclin des libertés.


Mais qu’est-il arrivé pour que des millions de Français se réunissent pieusement devant leur télévision pour écouter chaque semaine ce que l’Etat les autorise à faire ou pas, pour se laisser sermonner quand ils ne sont pas obéissants ? C’est l’autre agueusie de la pandémie : celle de la perte du goût des libertés.


Qu’est-il arrivé aussi pour que, dopés par une tribune de généraux autoritaires, près d’un Français sur deux souhaite une intervention spontanée de l’armée pour rétablir l’ordre ? C’est l’autre confinement de la pandémie : celui de l’esprit démocratique.


Tocqueville nous avait prévenu : en démocratie, les hommes sont prompts à renoncer à leurs libertés au profit de prérogatives exorbitantes de l’Etat, dès lors qu’il leur promet une illusion de sûreté. L’arbitrage entre bien-être (sanitaire, matériel, psychologique) et liberté n’est pas nouveau ; il déterminera le destin de nos démocraties.


Ce que nous avons perdu et comment


Liberté d’expression, de culte, de création ; liberté de circuler, d’entreprendre, de commercer ; droit de propriété ou droit à la vie privée : il n’est pas une de ces libertés qui n’ait pas été limitée, restreinte ou contestée ces derniers mois. L’état d’urgence sanitaire n’est pas la seule justification à cette pression sur nos libertés : les torts sont assurément partagés et les oppositions ont brillé dans le concours Lépine des mesures contraignantes. Il n’en reste pas moins que face à une société démobilisée et fracturée, le pouvoir de l’Etat et de l’Exécutif de la Ve République s’arroge plus que jamais le monopole de l’action légitime.

Monopole sur le plan économique, avec un Etat seul aux manettes d’une économie désormais suradministrée. Fort d’un quoiqu’il en coûte budgétaire, c’est désormais l’Etat qui lève ou abaisse le pouce pour décider du sort des entreprises, sans qu’il soit même envisagé de leur rendre la fabrique des stratégies de croissance future.


Monopole sur le plan politique, avec un pouvoir Exécutif hégémonique et un Parlement qui n’exerce plus réellement sa fonction de contrôle ; avec des Préfets et une administration d’Etat omnipotents et des élus locaux réduits au rôle de « consultants territoires » ponctuels.

Monopole sur le plan administratif, avec une France devenue la championne de l’attestation, accumulant les records en matière de suradministration du quotidien, un pays ou l’administration centrale règle désormais le moindre de nos gestes quand elle ne porte pas sur eux un jugement moral.


Et que dire, de la surenchère sécuritaire, qui, à la faveur de l’obsession pour l’élection présidentielle enflamme le débat politique et impose un concours de mesures répressives en lieu et place d’une refondation des fonctions et de l’efficacité régaliennes de l’Etat. Que dire aussi de ce nouveau totalitarisme culturel qui sous prétexte de repentance ou d’offense vient nier la liberté d’expression et les individus eux-mêmes ?


Qui peut croire que restreindre toujours plus l’espace de nos libertés et responsabilités individuelles au profit de l’Etat fera revivre notre démocratie ? Que suivre l’autoritarisme ressuscitera l’autorité républicaine ? Que faire taire ceux qui nous offensent garantira le débat démocratique dans notre pays ?


Ce que nous devons reconquérir et pourquoi

Aucun calendrier de déconfinement ne suffira pour reconquérir nos libertés. Il faudra faire plus.


D’abord, au pays des Lumières, cessons de prendre les Français pour des « veaux » ou… des moutons qui aspirent à vivre paisiblement dans leur enclos. Ils ne le sont pas ! La crise de la COVID a révélé un nombre incroyable de héros, soignants, élus locaux, bénévoles associatifs, entrepreneurs, qui se sont affranchis du principe de précaution, ont pris des risques, pour faire face à la pandémie parce qu’ils avaient du cœur et des idées et plus le temps d’attendre ni permission ni attestation pour agir face à l’urgence.


« La plupart estiment que le gouvernement agit mal ; mais tous pensent que le gouvernement doit sans cesse agir et mettre à tout la main » disait Tocqueville. Agir mieux ne signifie pas nécessairement agir plus. Pour reprendre le mot de Pompidou, cessons « d’emmerder les Français » ! La réforme de l’Etat ne peut plus attendre, la décentralisation non plus. La simplification et la ‘dés-administration’ sont des urgences vitales. Finissons-en avec le paternalisme d’Etat, recentrons celui-ci sur ses compétences premières : sécurité, éducation, justice, défense, santé et lutte contre la pauvreté. Cessons les leçons de morale et renforçons l’Etat de droit, l’efficacité de la justice et la lutte contre les discriminations et les inégalités sociales qui fracturent notre vivre ensemble.


Enfin, plus que jamais écoutons et encourageons les aspirations à la liberté et à la responsabilité des Français, sur le plan économique comme sur le plan sociétal. Sur la légalisation du cannabis ou l’euthanasie en sont un exemple : la réticence et les préjugés moraux du pouvoir doivent être levés au profit du débat démocratique et du développement des libertés dans le pays.


Enfants d’une société démocratique, nous serons demain orphelins si en 2022, aucun candidat ni aucun parti ne porte plus en étendard l’audace de la liberté et la confiance en l’individu. Ce serait un signal funeste adressé aux défenseurs de la liberté : une invitation à céder à la tentation de l’abandon, à glisser doucement vers ce despotisme tocquevillien qui « gêne, comprime, énerve, éteint, hébète, et réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industriels, dont le gouvernement est le berger ». Il n’appartient qu’à nous de ne pas devenir cette cohorte inanimée, de vouloir une société pacifiée plutôt qu’une vie paisible, des libertés ardentes plutôt qu’une soumission morne, une démocratie vivante plutôt que des populismes mortifères.


« Dans les démocraties, chaque génération est un peuple nouveau » disait Tocqueville. A nous de forger ces nouvelles libertés et leurs hérauts. Vite, car si les responsables politiques cèdent à leur tour à la perte du goût des libertés, sous prétexte de son vil prix électoral, le coût de cette compromission s’annonce immense pour la démocratie Française.



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