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J'y partage mes tribunes, discours, interventions et quelques récits de vie personnels où il est souvent question de Liberté et de pouvoir ! 

  • Photo du rédacteur: Valerie Petit
    Valerie Petit
  • 8 juil. 2025
  • 5 min de lecture

Notre démocratie est malade de l’hyperactivisme et de l’hyperprésentéisme de ses représentants. Mettons les parlementaires au repos forcé ! Tribune dans Le Point de Valérie Petit & Sacha Benhamou, 13/12/2024



Et si on réduisait le temps de travail des parlementaires ? La proposition peut sembler un peu à contre-courant du climat de dégagisme actuel qui voudrait faire de nos élus des rentiers oisifs de la politique, alors même qu'ils sont en France plutôt mal indemnisés si nous nous comparons à nos voisins européens : moitié moins qu'un parlementaire allemand, par exemple. Pourtant, notre démocratie est malade de l'hyperactivisme et de l'hyperprésentéisme de nos représentants. Alors, mettons-les au repos forcé !

D'abord, nos parlementaires travaillent trop et dans un univers ultracompétitif qui les pousse à travailler toujours plus. Ils travaillent d'autant plus qu'un bon parlementaire, et particulièrement les députés, doit avoir le don d'ubiquité. En effet, contre un député qui passe du temps en circonscription on brandit les chiffres de son absentéisme et de ses rares interventions en hémicycle ; contre le député donnant trop de temps aux arcanes parisiens du pouvoir, on le dira « absent » et « déconnecté du terrain » dans sa circonscription.


Burn-out, dépression…

Quand il est chez lui en circonscription, il est sommé de sacrifier ses week-ends et le peu de vie de famille qu'il lui reste pour assister aux événements locaux; quand il est à Paris, il doit répondre aux besoins de la frénésie normative de l'exécutif et siéger jusqu'à des heures indues en hémicycle. Le calendrier parlementaire s'adapte aux besoins législatifs, si bien qu'en période budgétaire un député peut siéger jusqu'à 16 heures par jour, soit 96 heures en une semaine pour les examens de texte les plus difficiles.

Stress, troubles du sommeil, troubles de l'addiction mais aussi agressivité, burn-out jusqu'à la dépression sont le lot commun de nos représentants. Dans le monde « réel » du travail, celui qui est soumis au Code du travail, il existe un terme pour désigner l'ensemble de ces atteintes à la santé physique et mentale dues à des conditions et des relations de travail intenables : les risques psychosociaux. Ce sont eux qui sont à l'origine de l'engorgement des cabinets des médecins et des psys du travail, eux qui se cachent derrière une grande partie des absences, du manque de productivité et des départs des actifs, du privé comme du public.

Discernement altéré

Comment attendre d'un élu travaillant de 8 heures à minuit dans le meilleur des cas (mais parfois jusqu'à 4 heures du matin) et privé de toute vie familiale et sociale en dehors de la politique qu'il ait les pieds sur terre ? Comment attendre de lui, dans ses conditions, qu'il assume ses responsabilités dans les meilleures conditions psychiques ?

Les connaisseurs du jeu parlementaire diront qu'on ne compte guère plus de 15 parlementaires au milieu de la nuit, souvent les mêmes. Ce qui revient à dire que le destin du pays repose sur une poignée d'élus malmenés, dont le discernement est altéré par des conditions de travail intenables, et ce, d'autant plus que leur mandat est un contrat précaire et soumis au jeu et aux bons couloirs des partis. Une précarité de l'emploi qui ajoute au stress, une précarité que le professeur Michel Gollac, l'auteur du rapport de référence en France qui a établi les critères de risques psychosociaux qu'utilisent désormais les médecins du travail, considère comme l'un des six facteurs majeurs de risque.


Alors, certes, les parlementaires restent plutôt bien payés pour ce travail, il ne s'agit pas de les plaindre, mais ils sont surtout trop productifs. Ces horaires extensibles en hémicycle ne permettent pas de réguler le flux normatif émanant de l'administration. Certes, les parlementaires ne sont pas en reste dans l'inflation normative, il faut même reconnaître que les derniers gouvernements ont fait preuve de sobriété dans les projets de loi qu'ils déposaient, et ce sont les parlementaires qui les ont fait doubler, voire tripler de volume. Mais c'est la prééminence de l'exécutif qui pousse d'autant plus les parlementaires à se distinguer, dans le sens du gouvernement ou contre celui-ci.


Supprimer des séances

Devant la faible probabilité que le système s'autodiscipline pour renoncer à cette frénésie normative et communicationnelle, nous pourrions proposer une première réforme simple : supprimer la séance de nuit et arrêter celle de l'après-midi à 18 heures. Et, comme il est suggéré dans la note de GenerationLibre « 577 contr'un : revaloriser le rôle du député », une semaine sur deux pourrait être consacrée à la circonscription.

Limiter ainsi le temps de la séance d’examen aurait beaucoup d’avantages, dont celui de faire baisser les tensions dans l’hémicycle.

Limiter ainsi le temps de la séance d'examen aurait beaucoup d'avantages : redonner du sommeil et du temps pour eux aux parlementaires, du temps en famille pour ceux qui peuvent rentrer le soir chez eux, faire baisser les tensions dans l'hémicycle qui donnent une image déplorable de la politique, limiter le nombre de normes pouvant être adoptées dans une année et forcer le gouvernement à aller à l'essentiel, et les parlementaires à s'autodiscipliner dans le dépôt d'amendements. Les séances devenues plus rares, il n'y aurait plus de justification à leur absence en hémicycle et l'autorité de la loi en serait ainsi.

On peut également imaginer qu'un temps législatif ainsi ralenti encouragerait des débats plus réfléchis et que la guérilla parlementaire laisserait place à plus de compromis pour ne pas immobiliser le pays. Cette culture du compromis pourrait être d'autant plus encouragée qu'on donnerait la maîtrise de l'essentiel de leur ordre du jour aux parlementaires, ce qui forcerait le gouvernement à trouver un terrain de compromis avec les forces en présence en amont du dépôt du texte pour espérer une inscription du texte à l'ordre du jour.


Pour un alignement sur le droit du travail

Plus généralement, il s'agirait d'opérer une petite révolution en alignant les conditions et droits des députés sur ceux de l'ensemble des actifs français. Aujourd'hui, les députés ne disposent d'aucun droit ou presque : médecine du travail, temps de travail, congé maternité, syndicats, formation, justice professionnelle et, bien sûr, aucune politique de prévention des risques psychosociaux alors que les révélations se succèdent sur les addictions, les violences et les burn-out des parlementaires. Il est temps que le règlement de l'Assemblée évolue pour encadrer les conditions de travail et que la présidence elle-même agisse sur ces enjeux de santé au travail.

Cet alignement aurait un double bénéfice démocratique. D'abord, il garantirait la bonne santé au travail des parlementaires, gage d'un plus grand discernement et d'une moindre agressivité dans les débats. Ensuite, il enverrait un message fort de connexion avec les citoyens et de normalisation de la vie politique : l'occasion d'en finir avec le sentiment d'exceptionnalité, du côté des élus comme de celui des citoyens, qui justifie tous les excès politiques. Alors, pour sauver notre débat démocratique, pour en finir avec cette pratique héroïque et pathologique du pouvoir, pour préserver la santé mentale de nos parlementaires et, avec elle, la santé de notre démocratie, mettons les parlementaires aux 35 heures !





 
 
 

Le risque d’hubris

800 milliards de capitalisation boursière à Wall Street perdus et un recul de 50 % à 80 % des ventes de véhicules : c’est le bilan catastrophique de Tesla ces 3 derniers mois. C’est aussi, possiblement, le chiffrage le plus précis de l’hubris d’Elon Musk depuis que ce dernier a pris ses quartiers au cœur du pouvoir politique américain. Si cet effondrement surprend les commentateurs et les investisseurs, en revanche, il n’étonne guère les chercheurs en gestion qui, depuis près de 40 ans, se sont attachés à mesurer le coût de l’hubris du dirigeant pour son entreprise. 

C’est en 1986 que Richard Roll[1], professeur de finance à Caltech, au cœur de la Silicon Valley, publie les premiers travaux sur l’hubris du dirigeant. À l’époque, il tente d’expliquer pourquoi certains CEO paient trop cher certaines acquisitions. Après avoir épuisé toutes les explications habituelles, il finit par conclure qu’une partie du surcoût peut être imputée à l’égo du dirigeant et à la perte, par celui-ci, du sens de la mesure : c’est ce que Roll nomme l’hypothèse d’hubris. À sa suite, de nombreux travaux en gestion souligneront l’impact négatif de l’hubris du dirigeant sur les choix stratégiques et la performance financière de leurs entreprises. Dans les années 2000, la révélation de scandales tels qu'Enron, Lehman Brothers ou encore Vivendi Universal, donnant à voir la combinaison dramatique de l’égo, de la mauvaise gestion et de la corruption, placera définitivement le risque d’hubris du dirigeant sur l’agenda des scientifiques et des parties prenantes. Mais comment mesurer et prévenir ce risque ? 

La chose est compliquée car il faut d’abord définir ce qu’est l’hubris ; or, le terme fait moins référence à un concept qu’à un ensemble de mythes mettant en scène l’arrogance et l’insolence funestes de l’homme face aux dieux : on pense au mythe d’Icare qui, méprisant les conseils de son père, vole trop près du soleil pour finir dans la mer, mais aussi à celui de Phaéton, qui, tenant à conduire le char du soleil à la place de son père Apollon, met le feu aux nuages.

Dans l’Antiquité, l’hubris est considéré comme un crime. Pour Platon : « Quand déraisonnablement, un désir nous entraîne vers les plaisirs et nous gouverne, ce gouvernement reçoit le nom d’hybris »[2], et Aristote de préciser le plaisir qu’y trouve celui qui en souffre : « Faire et dire des choses qui causent de la honte à la victime simplement pour le plaisir qui en découle (…) la cause du plaisir ainsi ressenti par l’individu faisant preuve d’hybris est qu'il se considère lui-même très supérieur aux autres lorsqu'il les maltraite »[3]. À Rome, Suétone brosse le portrait des 12 césars, ces hommes qui disposent d’un pouvoir tellement grand que leur psyché s’en trouve altérée. L’histoire retiendra plutôt la folie de Néron que la modération de Marc-Aurèle et 2000 ans plus tard, les historiens parleront de césarite, la maladie des césars, pour désigner cette maladie du pouvoir absolu, souvent résumée par la phrase de Lord Acton : « Le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument ». L’idée que le pouvoir rend fou s’ancre définitivement dans la croyance populaire. 

Mais comment scientifiquement mesurer cela ? Et surtout comment distinguer dans cette « folie » ce qui appartient à l’individu en propre (par exemple, un trouble de la personnalité narcissique) et ce qui relève des effets du pouvoir auquel il est exposé ? 

Les symptômes de l’hubris

Les premières tentatives de mesure de l’hubris du dirigeant peuvent prêter à sourire : occurrence du pronom « je » dans les discours du dirigeant, taille de sa photo dans le rapport annuel ; les chercheurs mobilisent des mesures très approximatives et s’évitent souvent la clarté conceptuelle, regroupant sous le label « hubris » des notions pourtant distinctes telles que le narcissisme (un trouble de la personnalité), la surconfiance (un biais cognitif) ou l’orgueil (un vice). En 2009, la recherche connaît un tournant : Lord Owen, médecin psychiatre et ancien ministre des Affaires étrangères britannique, propose un tableau clinique du syndrome d’hubris, regroupant 14 items diagnostiques. Parmi ceux-ci, on retrouve des aspects du narcissisme (il affiche une confiance excessive dans son propre jugement et le mépris pour les conseils ou les critiques des autres), de l’asocialité (il perd le contact avec la réalité, souvent associée à une isolation progressive), de l’histrionisme (quand les choses tournent mal, il continue d’afficher une grande confiance en soi et ignore les « détails » ou « l’intendance » qui ne suit pas) enrichie de quelques items originaux (il utilise le « nous » en lieu et place du « je », il se croit le seul qualifié éternellement pour son poste). En 2012, nous avons transposé ce tableau au contexte de la direction d’entreprise en décrivant les comportements d’hubris des dirigeants à trois niveaux : le rapport à soi (style communicationnel théâtral et égocentré, décisions stratégiques hasardeuses, stratégie irréaliste et ambition démesurée, enracinement au pouvoir et incapacité à transmettre le pouvoir), le rapport aux autres (management destructeur incluant agression, harcèlement, menace, intimidation, refus de toute critique, absence d’empathie pour les salariés) et le rapport au monde (manquement à l’éthique, contestation de l’autorité de la loi, du marché, de la justice, refus de prendre la responsabilité). 

Ces travaux recensaient les principaux symptômes de l’hubris (en termes de comportements) mais ne répondaient toujours pas à la question que tout le monde se pose : quelle est l’origine de cette maladie du pouvoir ? Pourquoi certains leaders tombent-ils malades et d’autres pas ? Comment éviter la contagion et surtout quels gestes barrières mettre en place pour prévenir les ravages individuels, économiques et politiques de l’hubris des leaders ? 

Récemment, nous avons commencé à formuler des hypothèses radicalement nouvelles sur ce qu’est réellement l’hubris, cette maladie du pouvoir. Pour ce faire, nous avons pris la célèbre phrase de Lord Acton au sérieux : « Le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument » et nous nous sommes concentrés non pas sur les comportements associés à l’hubris (les symptômes), mais sur la nature même de l’intoxication par le pouvoir de la psyché et des comportements du dirigeant (la maladie). Qu’est-ce qui dans le pouvoir nous corrompt ?

La maladie du pouvoir

Notre hypothèse s’appuie y compris sur l’expérience politique de l’auteure[4] qui, lors d’un mandat parlementaire de 5 ans, a pu observer et ressentir les effets du pouvoir sur la psyché des leaders. Partant de ce récit auto-ethnographique, nos travaux formulent plusieurs propositions pour mieux comprendre et prévenir le risque d’hubris. 

Premièrement, l’hubris est bien un syndrome (comme le burn-out) lié aux conditions de travail particulières (l’exercice du pouvoir) et qui débute et cesse avec l’exposition du dirigeant au pouvoir. En conséquence, la meilleure solution pour prévenir et guérir l’hubris est d’éloigner le dirigeant du pouvoir ou de disperser, encadrer ou partager celui-ci. 

Deuxièmement, l’hubris n’est pas la combinaison d’autres troubles (narcissique, asocial, paranoïaque, histrionique, schizotypique), de traits psychologiques (égocentrisme, manque d’empathie, surconfiance) ou encore de comportements dysfonctionnels (violence, agressivité, théâtralité, harcèlement), mais l’intoxication de ceux-ci par le pouvoir. Ainsi, un dirigeant narcissique pourra dire : « Je suis le plus génial entrepreneur que la Tech n’ait jamais connu », mais s’il souffre d’hubris, il dira plutôt : « Mon entreprise est la meilleure car j’en suis le dirigeant ; sans moi aux manettes, elle n’est rien ». L’intoxication par le pouvoir résulte d’une relation dysfonctionnelle du leader au pouvoir : lui et le pouvoir ne font plus qu’un, ils fusionnent. Mais là où, par arrogance, le dirigeant croit posséder le pouvoir, c’est en réalité celui-ci qui le possède, faisant de lui son agent, sa créature entièrement dédiée à son culte qu’il confond avec le culte de lui-même. Celui qui prend alors volontiers des postures de dominant dans ses relations avec autrui et le monde vit en réalité, au plus profond de lui, une soumission et une aliénation complète au pouvoir. En conséquence, on ne luttera pas contre l’hubris en se focalisant sur la personnalité ou les comportements du dirigeant, mais en questionnant sa relation (et la nôtre) avec le pouvoir et sa nature addictive et aliénante.  

Troisièmement, pour expliquer l’emprise du pouvoir sur l’individu, il faut comprendre la nature particulière de ses effets corrupteurs. Nous faisons l’hypothèse que la relation du dirigeant au pouvoir relève de la sacralisation, et que la nature de sa relation intime avec celui-ci peut être qualifiée de numineuse : « Le numinosum se rapporte à l’impression qu’a la conscience d’être conditionnée par une force indépendante de sa volonté (…) L’expérience du numineux apparaît ambivalente et bipolaire : d’un côté, le numineux est relation à un Mysterium tremendum, sensation d’effroi panique devant une grandeur incommensurable ou une puissance souveraine ; d’un autre côté, il est appréhension d’un Mysterium fascinans, qui s’exprime par des forces d’attraction vers quelque chose de merveilleux et de solennel. Le prisme émotionnel du numineux s’étend donc depuis la réaction devant l’horrible jusqu’à celle devant le sublime ». Pris dans les filets du pouvoir, sidérée et émotionnellement débordé, le dirigeant est tel un mystique. Ainsi, dans cet univers soi-disant profane de l’entreprise, le sacré et l’irrationnel ressurgissent dans la relation intime, souvent tue, du dirigeant au pouvoir. Continuer à ignorer l’importance de la relation au pouvoir ou en refouler la dimension irrationnelle et spirituelle est l’un des facteurs les plus évidents du risque d’hubris. 

Guérir l’hubris

Alors que faire pour éviter aux dirigeants et aux entreprises de succomber à l’hubris ? 

Une voie individuelle consisterait pour le dirigeant à méditer chaque jour sur le pouvoir et sa relation, sa place, ses effets. C’est ce que fit l’empereur Marc-Aurèle dans ses méditations et qui lui permit d’échapper à la césarite[5]. Voilà pour les mesures de prévention et de santé au travail.

Une voie institutionnelle consisterait à renforcer les mécanismes de gouvernance d’entreprise favorisant le turnover et le partage des fonctions au sommet des entreprises. 

Une voie collective enfin questionnerait notre responsabilité dans cette culture idolâtre du pouvoir qui rend possible la sacralisation et, in fine, l’intoxication par le pouvoir. Ceci supposerait notamment d’en finir avec le mythe du charisme (il nous faut un individu exceptionnel, hors norme, quitte à hériter d’un hors la loi), le mythe de l’incarnation nécessaire (il est l’âme/l’incarnation de l’entreprise, vous comprenez) ou encore l’essentialisation de la direction (les dirigeants, vous savez, ils sont différents, plus agressifs, narcissiques, il faut faire avec). Ajoutés à une saine obsession de la dispersion du pouvoir, ces quelques gestes barrières contre une culture toxique du pouvoir sont plus que jamais nécessaires face à ce nouveau risque systémique pour les entreprises et les démocraties.


[1] Roll, R. (1986). The hubris hypothesis of corporate takeovers. Journal of business, 197-216.

[2] Platon, Phèdre, 237d-238a.

[3] Aristote, Rhétorique, Livre 2, Chapitre 2 : 82

[4] PETIT, V.  Devenir sa créature : essai d’autoethnographie sur l’hubris du pouvoir, Congrès de l’AGRH, Barcelone, Octobre 2024

[5] PETIT, V. PAVIE, X. A l’épreuve du pouvoir :  exercices spirituels et résistance à l’hubris du pouvoir, Société de philosophie des sciences de gestion, Lille, May 2024

 
 
 





« Lisez les meilleurs livres, de peur de les lire jamais ».

Cet aphorisme de Henri-David Thoreau, philosophe et naturaliste américain du XIXe siècle pourrait s’appliquer à l’un de ses plus fameux textes posthumes, La désobéissance civile.

Ce mercredi, un décret de dissolution des Soulèvements de la Terre, collectif écologiste revendiquant la désobéissance civile, sera présenté en Conseil des ministres. Une décision en forme d’énième épisode d’un feuilleton qui s’écrit au fil des outrances du ministère de l’Intérieur d’un côté, et des militants écologistes radicaux de l’autre. Pour le premier, la désobéissance civile est le nouvel épouvantail des violences collectives et de l’« écoterrorisme » que l’on agite pour rassurer une droite en panique morale, pour les seconds, elle est le totem d’immunité d’agissements violents que l’on brandit pour radicaliser une extrême gauche en état de panne politique.

Deux acceptations aussi erronées et dangereuses l’une que l’autre pour l’État de droit comme pour l’écologie politique. Deux acceptions qui n’ont guère de lien avec la désobéissance civile, telle que pensée par Thoreau. Démonstration.

 

La désobéissance civile selon Thoreau : une notion déformée par l’État et les militants radicaux


Commençons par dire qui était réellement Thoreau, ce libertarien qui adorait la nature autant qu’il détestait l’État, qui louait la conscience et la liberté individuelles autant qu’il dénonçait les politiques injustes et les majorités complices.

Les deux années qu’il passa seul dans une cabane au bord d’un étang du Massachusetts donnèrent lieu à l’un des manifestes écologistes les plus lus au monde : Walden ou la vie dans les bois. Les six années où il refusa de payer l’impôt à un État soutenant l’esclavage et une guerre coloniale inspirèrent quant à elles son ouvrage posthume, La désobéissance civile qu’incarnèrent un Martin Luther King ou un Gandhi, deux autres figures de la résistance non-violente, deux autres grands croyants comme lui, ce protestant contradictoire qui détestait l’église mais parlait de la Nature, de l’Homme et de la liberté avec des accents christiques.

Je suis toujours dubitative lorsque j’entends une partie de la gauche radicale et écologiste se réclamer de la désobéissance civile et avec elle de l’héritage de Thoreau :

Rien de commun en effet entre Thoreau, ce libertarien, farouchement anti-étatiste, et l’obsession étatiste de la gauche radicale française :

J’accepte de tout cœur la devise suivante : le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins.

Ainsi commence le texte de La désobéissance civile qui dit d’emblée où se situe Thoreau : dans la plus parfaite tradition libérale, ce descendant de Français venus de Guernesey, pose le primat de l’individu et des libertés individuelles (de conscience, de propriété, d’expression, de circulation notamment) sur l’ingérence et la raison de l’état. « Je pense que nous devons d’abord être des hommes, et des sujets ensuite » affirme-t-il pour enfoncer le clou de l’individualisme. Un individualisme que l’extrême gauche (comme l’extrême droite) française rejette avec la même virulence non documentée que le libéralisme.

Jamais Thoreau n’appellera à la mobilisation et au coup de force collectif.

Au contraire, pour lu, réformer la société et contester le gouvernement s’appuient toujours sur l’exemple individuel donné, faisant appel, non à la révolte collective et au chaos général, mais au désir individuel de perfectionnement et de conformité à l’ordre naturel.


« Tout homme plus juste que ses prochains forme déjà cette majorité d’une personne » écrit-il défendant la valeur de chaque acte exemplaire pour convaincre le gouvernement de revoir ses positions injustes :


« Je ne cherche pas à me quereller avec aucun homme ni aucune nation […] je cherche plutôt un prétexte pour me conformer aux lois du pays et je ne suis que trop prêt à m’y conformer […] chaque année, au retour du percepteur je me trouve disposé à considérer les actes du gouvernement de l’Union et ceux des États, ainsi que l’esprit du peuple, pour y découvrir un motif de m’y conformer. Je crois que l’État sera bientôt à même de me débarrasser de cette tâche et je cesserai d’être alors un meilleur patriote que mes citoyens. Notre Constitution, malgré tous ses défauts est très bonne, notre droit, nos cours de justice fort respectables ».


Thoreau ne passa qu’une nuit en prison pour avoir refusé de payer l’impôt. Jamais il n’utilisa ni n’invita à utiliser d’autres moyens, y compris violents.

Et malgré toute sa détestation des politiciens et de l’État, il respectait ce dernier et surtout, surtout, respectait son voisin :

« Je n’ai jamais refusé de payer l’impôt sur les routes parce que je suis aussi soucieux de me montrer bon voisin que d’être un mauvais administré ».

Son souci de l’autre et des libertés individuelles distingue ainsi radicalement Thoreau de toutes les actions contemporaines portant atteinte à la libre circulation ou la propriété individuelle.


Rien de commun non plus entre Thoreau, ce défenseur des vertus du travail manuel et de l’élévation spirituelle et le matérialisme anticapitaliste de la gauche radicale. Thoreau, grand contemplatif, aimait passionnément travailler le bois et se livrer à des calculs mathématiques. Après des études courtes, ce fils d’un fabriquant de crayons rejoint l’entreprise et met toute son énergie à inventer un nouveau prototype. Cependant, c’est la profession d’arpenteur qui occupa ce « célibataire de la nature et de la pensée » selon les mots d’Emerson.


Pour Thoreau, le travail était comme la nature, aussi tangible que spirituel, aussi nécessaire que respectable, bien loin d’un quelconque droit à la paresse version EELV. Thoreau fut aussi un défenseur du libre-échange, se battant contre les droits de douane qui bridaient les échanges et la circulation tout en dénonçant le commerce triangulaire, qui pour lui ne relève plus de l’économie mais de la justice et des droits naturels de l’Homme. Et parce qu’il vivait sobrement, estimant que l’on est riche de ce que l’on abandonne, on en fit l’apôtre de la sobriété heureuse, oubliant que dans son cas la sobriété n’était en rien une contestation du capitalisme ou de l’entreprise, encore moins une théorisation de la décroissance économique.


Le secret du bonheur de Thoreau fut toujours dans la liberté individuelle radicale, dans la croissance spirituelle que procurent la connexion à la Nature et le perfectionnement individuel. Rien à voir ici avec le matérialisme et le collectivisme autoritaire de la France Insoumise.


À vrai dire, ceux qui devraient se réclamer de Thoreau en France ne sont pas encore arrivés sur la scène politique française. Entre les écologistes radicaux anticapitalistes et décroissants et les écologistes tièdes capitalistes et technosolutionnistes, il existe une troisième voie, celle d’une écologie radicalement libérale à la manière de Thoreau. Une écologie qui tient ensemble le combat pour la liberté et la Planète, une écologie qui fait le pari des individus plutôt que de l’État, une écologie qui libère les personnes et dérange les conformismes plutôt qu’une écologie qui contrôle les individus et impose sa bien-pensance, une écologie attachée au libre-échange mais soucieuse de la justice des règles de l’échange, une écologie qui offre un nouveau récit spirituel et un horizon de croissance personnelle à chacun. Une écologie de libertés, en forme de supplément d’âme.

Voilà pourquoi, tandis que l’État comme les mouvement radicaux, chacun à leur façon et avec leurs outils, relativisent les libertés individuelles et sacrifient le projet écologique, il est plus que temps d’arpenter l’œuvre de Thoreau et d’ensauvager, enfin, les libéraux et tous les défenseurs des libertés de ce pays !

 
 
 
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